Psyché

Voici le petit texte écris pour la joute littéraire dont je vous avais parlé précédemment ici .

 

 

Une fois encore, ce n’est pas cette année que la créature pourra se transformer. La saison chaude a été rapide. Les jours raccourcissent et le froid se fait déjà sentir. La plaine a revêtu ses teintes grises et bleues, assorties au ciel pâle annonciateur de neige. Le vent du nord chasse les dernières feuilles des arbres et fait fuir les derniers animaux vers un climat plus tendre.

La créature déguste sa dernière proie. Elle sait qu’il va falloir attendre le printemps avant de gouter à une âme fraiche. Avec un peu de chance, la prochaine saison chaude durera un peu plus longtemps et des proies plus grandes viendront à elle. Cette dernière a cessé de s’agiter. Un peu de nectar de vie s’échappe encore, que la créature s’empresse d’aspirer. Envahie des dernières bouffées de plaisir, elle rampe vers l’antre creusée dans la terre encore chaude, sa demeure pour l’hiver. Au loin, la proie, les yeux grands ouverts, semble fixer le ciel avec anxiété. Le vent agite ses poils. Un battement de paupière vient apaiser pour un temps la brulure du froid sur ses yeux. Le vent s’est arrêté et a fait place à la neige qui tombe en silence. Dans son antre, la créature est déjà en sommeil. Son cœur se ralenti, le sang se fige dans ses veines, le souffle s’arrête. Le temps est suspendu.

Un battement. Puis deux. La créature frémit. Les sens reviennent peu à peu, l’odorat en premier, puis l’ouïe. L’obscurité profonde fait place à la lumière qui parvient de l’ouverture de l’antre. Il est encore trop tôt pour sortir mais la faim commence à tirailler ses entrailles.

Dehors, un soleil éclatant ébloui la plaine. Elle aussi sort de son hibernation. La neige commence à fondre ici et là, creusant des sillons qui s’enfuient vers l’horizon. Déjà, la végétation a repris ses droits, quelques touches de couleur parsèment la plaine. Enfin la faune se fait entendre et le ballet de la nature recommence.

La créature est sortie. La lumière lui blesse encore les yeux, lui laissant ainsi le temps d’humer l’air à la recherche de proies potentielles. La créature est ravie. Une famille d’animaux a établi sa résidence à quelques pas d’elle. Oui cette année, elle va pouvoir se métamorphoser. Elle le sait. Elle le sent. Lentement, elle se met en mouvement, encore invisible aux yeux de ses proies.

Il est temps. Son corps le lui dit. Son dernier repas a comblé ce qui lui manquait. Elle regagne alors son antre et la transformation peut enfin commencer. Avec précaution, elle tisse son cocon protecteur. Son corps se décompose pour mieux se recomposer. Le temps semble de nouveau suspendu.

Après plusieurs jours, le cocon se fendille. Un corps aux couleurs indécises se précise. Doucement, la créature prend conscience de sa nouvelle enveloppe corporelle. Une aile se déplie, puis une autre. La créature se redresse. Elle fait maintenant cinq pieds de haut. Levant les yeux au ciel, la créature gémit de plaisir. La brise légère fait onduler ses ailes aux reflets mouvants.

Curieux, un animal approche. Son regard se pose sur ses ailes. Il n’arrive plus à s’en détacher, il est comme paralysé. Elle avance vers lui, continuant à faire onduler ses ailes. Ses serres attrapent alors l’animal et amène son visage à hauteur du sien. Ses yeux sont exorbités, il sait ce qui lui arrive mais ne peut rien y faire. Une langue épaisse et rugueuse se déplie et s’enfonce dans sa gorge. Le premier festin commence. Petit à petit l’âme et l’esprit de l’animal sont aspirés goulument par la créature. Quand il ne reste à plus rien, la créature jette l’animal à quelques pas d’elle. Les yeux toujours ouverts, il la voit alors prendre majestueusement son envol en poussant un cri strident.

Le vol se prolonge un long moment. La créature savoure cet instant qu’elle a désiré inconsciemment pendant tant d’années. Elle est enfin complète, aboutie, adulte. En dessous d’elle, la plaine défile. La neige a complètement disparue à présent. Dégradés de verts et tâches brunes se succèdent et se mélangent sous ses yeux.

La faim la rappelle à l’ordre. L’animal n’était qu’un amuse-gueule peu savoureux. Elle se met alors à guetter des proies de sa taille. Rapidement elle aperçoit des bipèdes regroupés autour d’amas rocheux géométriques. Ralentissant, elle vole en cercle pendant un moment, le temps de repérer sa première proie. Le vent lui charrie des voix dénaturées par la distance. La créature est au comble de l’excitation. Elle ne peut plus se retenir. Elle plonge.

Le silence se fait parmi les bipèdes. Il ne dure jamais longtemps.

2 commentaires
  1. J’avais beaucoup aimé ton texte 🙂 je l’avais trouvé très délicat, à l’image du cocon de la fameuse créature et ton style très fluide! Bravo!

  2. Pizza-Oeuf a dit:

    C’est superbe Lea!
    (bon ca fait un peu brrr dans le dos apres mais c’est tellement joli que je te pardonne 🙂

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